En 2023, j’ai suivi un dossier où un propriétaire réclamait 3 200 euros de réparations à son ex-locataire, preuves à l’appui : une trentaine de photos prises au moment de la restitution des clés. Le juge du tribunal judiciaire a écarté le dossier en quelques minutes. Motif : aucun horodatage fiable, aucune signature du locataire, aucune référence dans l’état des lieux de sortie. En tant qu’ancien commissaire de justice ayant traité plus de 1 000 litiges locatifs, j’ai vu ce scénario se répéter des dizaines de fois : les photos existent, mais elles ne servent à rien faute de méthode.
Ce que prévoit la loi pour un état des lieux avec photos
Le cadre légal de l’état des lieux repose d’abord sur l’article 3-2 de la loi du 6 juillet 1989, complété par le décret n°2016-382 du 30 mars 2016 qui impose un modèle type (description pièce par pièce, relevés des compteurs, état des équipements). Ce texte n’a jamais rendu les photos obligatoires. Elles restent un complément, pas une obligation légale.
La loi ELAN n°2018-1021 du 23 novembre 2018 a changé la donne en précisant que l’état des lieux peut être enrichi de tout document utile, notamment photographique, dès lors qu’il est annexé et établi de manière contradictoire. Autrement dit : une photo jointe au bon moment, signée par les deux parties, a la même valeur que la ligne écrite « mur en bon état ».
Le décret de 2016 fixe le contenu minimal du document (nature, équipements, état général), mais ne mentionne aucune obligation de photographier. Les photos restent une pratique recommandée, jamais imposée par la loi.
Pourquoi un état des lieux avec photos pèse plus lourd en cas de litige
Devant un juge, la charge de la preuve suit la règle générale de l’article 1353 du Code civil : celui qui réclame une indemnisation doit démontrer la dégradation et son origine. Un texte descriptif seul (« tâche sur le sol ») laisse une large place à l’interprétation. Une photo datée, en revanche, fige un état visuel incontestable.
Combien de bailleurs pensent qu’une photo suffit à elle seule ? Beaucoup trop, d’après les dossiers que j’ai vus passer. La loi le permet, en pratique le juge suit rarement ce raisonnement quand la photo n’est pas rattachée formellement au document contradictoire.
L’article 1731 du Code civil prévoit qu’en l’absence d’état des lieux, le locataire est présumé avoir reçu le logement en bon état. Cette présomption peut être renversée par une preuve contraire, et des photos solides en font partie, à condition qu’elles répondent aux critères de forme exigés.
Les trois conditions pour que les photos fassent preuve devant le juge
Un horodatage et une date certaine
Une photo sans date vérifiable n’a aucune force probante. Un fichier avec métadonnées EXIF intactes, un horodatage par une application dédiée, ou une date manuscrite portée sur l’état des lieux lui-même constituent des repères recevables. Un cliché envoyé par mail des mois plus tard, sans trace de sa date de prise de vue, sera systématiquement contesté par la partie adverse.
Un caractère contradictoire, signé par les deux parties
C’est le point que la plupart des bailleurs négligent. Une photo prise seul, pendant une visite impromptue, n’a pas la même valeur qu’une photo prise en présence du locataire, annexée au document que les deux parties signent ensuite. L’état des lieux reste par nature un acte contradictoire : les photos doivent s’y rattacher de la même manière.
Une précision suffisante et un lien direct avec le document
Une photo floue, ou prise de loin, ne permet pas d’identifier précisément la pièce, le mur ou le dommage concerné. Le document doit renvoyer explicitement aux clichés (numérotation, légende, référence de pièce) pour que le juge puisse établir le lien entre le texte et l’image.
Que risque-t-on sans état des lieux ou avec des photos isolées ?
Sans état des lieux du tout, la présomption de l’article 1731 du Code civil joue contre le bailleur : le logement est réputé avoir été remis en bon état. Avec des photos isolées, non datées et non contradictoires, le risque est presque identique : le juge les écarte ou leur accorde une valeur indicative très limitée, insuffisante pour justifier une retenue sur le dépôt de garantie.
Aucune jurisprudence de la Cour de cassation ne vient trancher spécifiquement la valeur probante des photos annexées à un état des lieux. Les juridictions du fond apprécient au cas par cas, en s’appuyant sur les critères de datation et de contradiction développés ci-dessus.
| Situation | Valeur juridique | Risque principal |
|---|---|---|
| État des lieux papier signé, sans photo | Pleine valeur sur le texte écrit | Descriptif imprécis, contestable sur les détails |
| État des lieux avec photos annexées, datées et signées | Force probante équivalente au texte | Faible, si les trois conditions sont réunies |
| Photos seules, prises unilatéralement | Valeur indicative, souvent écartée | Rejet fréquent faute de contradiction |
L’état des lieux numérique : la pratique qui s’impose en 2026
Les applications d’état des lieux ont changé la donne depuis quelques années. Un horodatage automatique, une signature électronique des deux parties au moment même de la visite, un document unique qui lie texte et images : ce format répond point par point aux exigences posées par la loi ELAN. À mon avis, un état des lieux sans photo aujourd’hui relève d’une négligence professionnelle, surtout pour un bien meublé où l’usure du mobilier se discute souvent pièce par pièce.
Pour un bailleur gérant plusieurs lots, la différence se joue au moment du litige, pas avant. Un dossier numérique complet, avec photos datées et signatures électroniques, se défend en quelques minutes devant un conciliateur ou un juge. Un dossier papier incomplet se discute pendant des mois.
Sources
- Loi n°89-462 du 6 juillet 1989, article 3-2 (texte sur Légifrance)
- Loi n°2018-1021 du 23 novembre 2018 (loi ELAN), dispositions relatives à l’état des lieux
- Décret n°2016-382 du 30 mars 2016 fixant le modèle type d’état des lieux
- Article 1731 et article 1353 du Code civil
- Fiche pratique état des lieux (service-public.fr)


